Avoir été une fois, une critique d’Emmanuel Merle
Gaza: Y a-t-il une vie avant la mort?
Anthologie poétique
Textes traduits de l’arabe (Palestine) par Abdellatif Laâbi
Réunis par Yassin Adnan
Éditions Points (2025)
Il y a quelque chose d’obscène à commenter, à faire la critique (même et peut-être surtout si celle-ci est bienveillante) d’un poème écrit dans la nuit, dans les quelques secondes de silence qui suivent ou précèdent la prochaine bombe, dans l’attente, inimaginable pour celle ou celui qui ne l’a pas vécue, de la fin. Ou encore – c’est tout autant inimaginable – d’un poème écrit par une femme après la mort de ses propres enfants sous les décombres, et qui réclame, en sachant que c’est vain, de pouvoir, alors qu’on le lui interdit, fouiller les ruines pour embrasser l’un d’entre eux :
« Laissez-moi la voir
ne serait-ce qu’une fois! »
—Alaa al-Qatraoui
Tout au plus peut-on écrire comment on est traversé par les paroles de ces vingt-six poétesses et poètes gazaouis dans cette anthologie, Gaza, Y a-t-il une vie avant la mort ? puisqu’à chaque fois c’est comme un cri, des mots certes articulés, mais qui se situent comme en deçà de tout discours conceptuel, de toute esthétisation volontaire, qui se placent au plus près de la plaie. Au plus près de la plaie, c’est-à-dire objectivement devant les restes d’un autre humain, enfant, femme, vieillard, avec des mots qui ne peuvent pas s’extirper de l’horreur :
« J’ai vu un corps à la tête fracassée
un autre, scalpé
Je pouvais voir à travers les trous de sa poitrine
L’air passait entre ses os
Chaque jour, un os se détachait de sa cage
thoracique »
—Walid al-Akkad
Même s’il faut reconnaître à Apollinaire, pendant la Première Guerre mondiale, un courage et une lucidité remarquable (La poésie française des 19e et 20ie siècles n’a pas souvent été directement impliquée dans la guerre), ses poèmes « au front » étaient encore emplis de métaphores et de lyrisme. Le poète prenait un recul sémantique par rapport à l’horreur. À Gaza il n’est plus question de l’éluder. La poésie consiste au contraire ici à être la plus sobre, la plus sordidement réaliste, la plus descriptive possible de l’entreprise de démembrement qui s’accomplit à Gaza. La poésie est à l’os. Littéralement. Elle dit ce qui est, sans aucune circonlocution :
« …des lambeaux de chair volant dans les airs et un foie continuant à palpiter »
—Shorouq Mohammed Doghmosh
« …avec ses asticots et sa chair
Ils l’ont présenté incomplet
avec ses os brisés
et sa peau mutilée »
—Walid al-Akkad
« Rien, ô Gaza, ne permettra des reconstituer des corps entiers
avec des lambeaux de chair »
—Yahya Achour
Débris, restes, lambeaux, morceaux, déchirures, le corps est morcelé, émietté, réduit à un déchet, réduit à du non-être. Et, ce qui est le plus terrible, le plus éloquent aussi, ça n’est pas écrit avec mots emplis de larmes. C’est simplement énoncé.
À lire ces poèmes on est forcé d’en revenir à la phrase de Hölderlin : À quoi bon des poètes en temps de détresse ?1 Quel peut être le poids d’un poème pendant la guerre ?
« Je peux écrire un poème
avec le sang qui coule (…)
les restes humains (…)
avec les cadavres défigurés (…)
Je peux écrire un poème
avec le silence nu
l’impuissance déclarée (…)
Que peut donc bien faire un poème ? »
—Yousef al-Qidra
Ou encore :
« Ô mon Dieu !
Je ne veux pas être une poétesse en temps de guerre »
—Hind Joudeh
Pourtant ce qui dans ce recueil oblige à envisager la question d’Hölderlin sous un angle nouveau, c’est l’incompréhension devant ce phénomène incroyable qui fait que, malgré le deuil affreux, la faim, la soif, la peur constante, les bombes, la conscience qu’il n’y aura peut-être pas de prochaine minute à vivre, la sidération apportée par la guerre, quelqu’un parvient à écrire quelques mots cohérents pour affirmer : je suis encore là. Ou pour constater : je ne suis déjà plus vraiment vivant. Dans une sorte de survie élémentaire pétrie d’angoisse.
En tant que poète privilégié qui vit dans un pays en paix, je ne parviens pas à envisager la force nécessaire (mais s’agit-il d’une force ?), le courage invraisemblable d’écrire dans ces circonstances (mais s’agit-il d’un courage ? Ne suis-je pas en train de plaquer deux concepts romantiques sur une activité que je ne peux en aucun cas qualifier ?). Je ne peux pas l’envisager parce que je ne suis pas en guerre. Ce qui remet en question absolument toute écriture poétique et les motivations qui la soutiennent.
Les poétesses et les poètes du recueil, ayant compris que les probabilités de mourir sont plus réalistes que celles de vivre, tirent, une dernière fois, sur les fils qui tissent leur existence, font la somme de ce qu’ils ont vécu et de ce qu’ils espèrent, de ce qu’ils espéraient encore vivre :
« Bon je vais commencer.
Je suis Noureddine Adnan Hajjaj, écrivain palestinien. J’ai vingt-sept ans et de nombreux rêves (…), je refuse que la nouvelle de ma mort passe inaperçue, sans que vous disiez que cet homme-là aimait la vie (…). »
Cinq jours après avoir écrit cette dernière lettre, il sera tué par une frappe de l’armée israélienne.
Ou encore :
« je m’appelle Adham al-Akkad
Mon père est un homme qui aime beaucoup Dieu »
Et ces textes sont des poèmes.
Ces paroles ne sont en aucun cas une victoire sur le sort, une scène finale qui viendrait pathétiquement signifier « Vous nous tuez, certes, mais vous n’aurez pas nos âmes ». Une sorte de victoire des mots sur les armes et la cruauté. Non, ce n’est pas une histoire qui finit bien. Ce serait prêter à leurs auteurs une compassion larmoyante que nous, spectateurs, nous éprouvons sans doute. Eux s’y refusent. Au point que parfois c’est un humour terrible qui surgit :
« Je connais toutes les victimes de la guerre
toutes les victimes
même ces doigts-là je sais à qui ils appartiennent (…)
Je pense à Dieu
qui a créé les membres et les a assemblés
et je me dis :
En voilà un artiste génial »
—Walid al-Akkad
Ou bien c’est la colère qui l’emporte, la certitude que personne, hors Gaza, ne pourra jamais ni entendre, ni comprendre leur enfer, que le reste du monde est un voyeur impuissant ou complice :
« Bonjour la folie, ô monde!
Que crois-tu, alors que tu te contentes de regarder en silence
en prétendant tout comprendre ? »
—Hind Joudeh
Ou encore :
« Nous ne voulons plus rien de vous
votre voix tonitruante
empêche nos cris de monter au ciel (…)
Nous ne voulons plus rien de vous
Nous voulons simplement mourir
En paix »
—Husam Maarouf
La véritable signification et la valeur inestimable de ces confessions c’est qu’il y a (ou qu’il y avait) quelqu’un, là, présent au monde. Irréductiblement présent au monde. Et que cette présence, même brève, est authentique, que rien ne peut ni ne pourra la remettre en cause, malgré la haine, la violence et la mort. On pense au poème de Rilke :
« Une fois chaque chose, seulement une fois.
Une fois et jamais plus. Et nous aussi
une fois. Jamais plus.
Mais ceci, avoir été une fois – même si ce ne fut qu’une fois –
avoir été de cette terre, cela semble irrévocable. » 2
Irrévocable. Au fond, malgré l’immense détresse, devant la mort prochaine et promise, poétesse et poète affirment une persistance vitale dont l’intensité de la parole n’a d’égale que la fragilité extrême de son témoignage.
Yves Bonnefoy dénonce toute transcendance extérieure à notre monde (il est flagrant à ce sujet de constater que les poètes du recueil ne font que rarement référence à une divinité, que ce soit pour l’adjurer d’agir, pour s’en remettre à elle, ou pour lui dénier tout pouvoir). Pour lui – et c’est une évidence – aucun discours ne peut approcher la complexité changeante du moindre objet. Tout, ici-bas, est soumis au temps et cela condamne toute tentative de définition suffisante ou pérenne. Le langage est toujours en-deçà de l’expérience pleine et transitoire du réel. À leur manière les paroles des poétesses et poètes palestiniens confirment cette déficience poétique. Rien ne peut être véritablement dit de leur calvaire, rien qui, par les mots, puisse ne serait-ce qu’approcher l’horreur de leur situation. Car la violence volontaire, coordonnée, rationalisée, est bien un objet du réel. Et cette violence supplicie d’autres objets du réel : humains démembrés par les bombes, maisons effondrées, cultures et agricultures méthodiquement ravagées. Comment pourraient-ils comprendre et reconnaître désormais ce qui constituait leurs raisons de vivre et qui vient, d’une seconde à l’autre, d’être défiguré à jamais ? Ce type de violence représente le degré ultime d’un réel qui s’impose d’une manière si intense, si brutale et si cruelle que rien ne peut être dit qui coïncide avec l’événement. À ce niveau d’intensité la parole est sidérée :
« Cette guerre-ci n’en est pas une
Celle-ci
celle-ci…
(je ne trouve pas le mot qui lui conviendrait) »
—Shorouq Mohammed Doghmosh
Ou encore :
Nous ne nous entendons plus très bien, la pluie et moi, depuis que nous avons découvert de concert que le ciel n’a pas de face déterminée
que la terre est capable d’observer le silence total jusqu’au dernier jour de son existence et de celle de l’univers tout entier »
—Ashraf Fayad
Dans Le siècle où la parole a été victime,3 Bonnefoy analyse la caractéristique de la volonté nazie pendant la Seconde Guerre mondiale : inverser les valeurs par le dévoiement de la langue en Allemagne (Arbeit marcht frei) et éradiquer, par la réification des êtres à l’intérieur des camps d’extermination, toute possibilité pour eux désormais d’envisager la notion même d’espoir : « (…)il est clair qu’il ne s’agit plus seulement de tuer, de façon plus ou moins rapide ou cruelle, mais de pousser les captifs à cesser de croire, avant leur mort, aux représentations, aux valeurs, aux souvenirs, qui, quels qu’ils soient, rendent inconcevable, par exemple, d’arracher à un proche semblablement affamé une ombre de nourriture ». C’est la même volonté à l’œuvre à Gaza : toute espérance est bannie, avant la mort. Dans l’amoncellement de ruines qu’est devenu Gaza, par la disparition sous les bombes de la concrétisation de ce qui faisait une communauté humaine (champs cultivés obstinément détruits, ressources en eau désormais contaminées, sources d’énergie inutilisables, accès à la nourriture qui deviennent champ de tir et loterie de la mort, possibilités de joie et d’empathie transformées pour des générations à venir en haine et en sidération), on assiste pour le moins à un abominable « nettoyage ethnique », encore que cette expression, du fait de ce qu’elle sous-entend de déplacement ou de déportation, soit sans doute un « euphémisme » pour parler en réalité de génocide (où peuvent donc bien être déplacés ou déportés les Palestiniens, condamnés qu’ils sont à marcher d’un camp de réfugiés à l’autre à l’intérieur même de leur pays) :
« Nous devons
quant à nous
offrir notre vie pour obtenir un pays
juste pour y être enterrés »
—Ashraf Fayad
Mais Bonnefoy constate aussi que le nazisme « n’a pas triomphé », car « une culture persécutée peut tenir tête à ses ennemis par sa parole vivante, incessamment critique, chercheuse de vérité, autant que par le corps de ses observances ». Dans les camps, pour les Juifs persécutés, « la parole la plus exsangue n’a pas consenti à se démettre ». Non pas qu’ils furent sauvés de la mort, mais une parole, celle des Juifs, est restée intacte, même au fond du baraquement du camp, même à la veille de la mort. Robert Antelme et Primo Levi ont raconté qu’on récitait tant bien que mal de la poésie à Auschwitz : le démoniaque ne peut entrer dans la demeure du sens »4
C’est ce qui se produit également à Gaza où, malgré la mort, le sens des mots, la parole première, celle qui dit encore l’humanité, n’a pas disparu. Au point qu’écrire qu’il n’y a plus de confiance possible en l’humain, c’est encore revendiquer d’être un humain :
« Ma tombe sera l’air libre et ma stèle un nuage sous lequel des enfants se mettront à l’ombre et grandiront. Ils ne nous ont pas coupé l’air, ô mon Dieu. (…) Je ne suis pas libre si je ne peux pas choisir ma mort. Ce n’est qu’au moment de mourir que je serai libre. Alors, allez-y ! Détruisez encore plus, dynamitez encore plus, et creusez encore plus la terre pour accueillir les morts. »
—Haydar al-Ghazali
Et c’est un poème car la poésie est la première et la dernière parole.
Grâce à la poésie la langue ne s’est pas défaite. Car si ce qui se produit défie les mots et empêche toute transcription adéquate, des mots sont quand même prononcés.
« Indicible » ne veut pas dire qu’on ne peut rien dire.
Dans Images malgré tout,5 Georges Didi-Huberman présente ainsi les 4 photos prises par un membre du Sonderkommando en 1944 à Auschwitz: elles sont pour nous – pour notre regard d’aujourd’hui – la vérité même, à savoir son vestige, son pauvre lambeau : ce qui reste, visuellement, d’Auschwitz ». Ce n’est pas parce que ces images ou ces vers écrits par les écrivaines et écrivains palestiniens sont fragmentaires, imparfaits (par rapport à une norme poétique uniquement observable en temps de paix confortable) qu’il faudrait les négliger comme témoignage vrai de la réalité génocidaire d’Auschwitz ou de Gaza. « Pour savoir, il faut s’imaginer », affirme Didi-Huberman. Et de la même manière que Imre Kertész explique que « seule l’imagination esthétique permet de se faire une idée de l’Holocauste »,6 il faut bien admettre que la poésie qui s’exprime à Gaza nous invite à « imaginer » (nous sommes dans l’impossibilité d’en comprendre l’expérience) par des mots, certes insuffisants, mais terriblement vrais et sincères, ce qui ne doit pas rester un trou noir inaccessible. Il n’est pas vrai qu’ « écrire de la poésie après Auschwitz (soit) barbare », comme l’affirmait Théodor Adorno7(même si on peut comprendre pourquoi il a écrit cette phrase et même si des années plus tard il a écrit lui-même que finalement c’était possible).8 Et il n’est pas vrai qu’on ne puisse pas écrire de poésie après Gaza. Kertész rectifiait lui aussi en affirmant qu’on ne peut écrire désormais de poésie que « d’après » Auschwitz.
Quant à moi il me faut comprendre que je ne peux plus écrire de poésie que « d’après » Gaza. Car là, à Gaza, vivaient et vivent des êtres humains. Les poèmes de ce livre disent que ces personnes étaient présentes au monde.
*
J’ai commencé à écrire cette chronique le 13 octobre, au moment même où je regardais, en France, sur une chaine d’information en continu – BFMTV – la retransmission des discours de Netanyahou et de Trump à la Knesset. 20 otages israéliens vivants et 1950 prisonniers palestiniens étaient libérés. Le discours de Netanyahou rendait grâce à l’intervention de Trump, et omettait soigneusement d’évoquer les dizaines de milliers de morts causées par l’armée israélienne. Discours triomphant de celui qui sait qu’il est soutenu par l’homme le plus puissant de la planète. Le discours de Trump, comme d’habitude, a été affreusement erratique, empli d’autosatisfaction, mêlant phrases définitives sur la paix et allusions à sa famille, glorifiant la qualité ultime des armes des USA. Assuré de pouvoir dire absolument n’importe quoi, il a eu le culot de demander au président de la Knesset l’amnistie pour le Premier ministre israélien.
On sait que du problème de la Palestine rien ne sera réglé. Rien. Rien tant que les Palestiniens eux-mêmes ne joueront qu’un rôle mineur dans l’ensemble des négociations, rien tant que les représentations légitimes des Palestiniens seront absentes des discours et des tractations. Toute humanité leur est continuellement déniée et Gaza est un camp de concentration à ciel ouvert.
Ce qui reste ? Un geste (l’écriture) comme un témoignage que le poète Rifaat al-Aareer écrit dans un halètement, dans un souffle :
«Si je dois mourir
il faut que toi
tu vives
pour raconter mon histoire »
Peu après, al-Aareer est mort sous les bombes avec sa famille.
*
1. Friedrich Hölderlin – « Pain et vin » – 1800
2. Rainer Maria Rilke – 9ème élégie de Duino – Traduction de Lorand Gaspar – 1923
3. Yves Bonnefoy – Le siècle où la parole a été victime – Mercure de France – 2010
4. Ibidem.
5. Georges Didi-Huberman – Images malgré tout – Éditions de Minuit – 2004
6. Imre Kertész – L’Holocauste comme culture – Actes Sud – 2009
7. Théodor Adorno – Prismen – Kulturkritik und Gesellschaft –1955
8. Théodor Adorno – Negative Dialektik – Suhrkamp Verlag –1966
Emmanuel Merle was born in 1958 in Grenoble, France. He has published around thirty books of poetry with various publishing houses (Gallimard, Voix d’encre, L’Escampette, La Passe du vent, Jacques André éditeur, La Rumeur libre, among others). He regularly collaborates with visual artists on artist’s books. He translates American poets from English (United States). Finally, he is president of the cultural association L’Espace Pandora (Vénissieux). Some of his titles include: Redwood, Amère Indienne, Un homme à la mer (Gallimard), Ici en exil, Dernières paroles de Perceval (L’Escampette), Pierres de folie (La Passe du Vent), Le Chien de Goya, Les mots du peintre (Encre et Lumière), Démembrements, Habiter l’arbre (Voix d’Encre), Schiste, Tourbe, Anthracite (Alidades), Avoir lieu (L’Etoile des limites), Leurs langues sont des cendres (La Crypte), Brasiers (La Rumeur libre). A collection of his poems, Elsewhere On Earth (Guernica), translated by Peter Brown, appeared in English in 2014.